6. La conquête de l'ouest

 

 

Trois ans plus tard, on débarquait au port. Un besoin devenu vital de nous extraire de cette morosité ambiante. J’avais éclusé toutes les aides sociales, Clémentine et Martin avaient fermé leur boutique, j'en avais profité pour écrire un roman, me remettre à la photographie, été forcé de prendre un job qui m’avait bien tassé les lombaires, à décharger deux ou trois containers par jour pendant deux ans, — les types avaient tellement apprécié mon boulot qu'ils m'avaient fait signer un contrat à long terme —, puis j'avais mis une conclusion à cette rigolade. Fréquenter tous ces ras du front n'allait pas aider à me grandir l'âme.

 

Elisa avait petit à petit acquis une notoriété locale, faut dire, on n'avait pas chômé. Toutes les semaines ou presque, on éclusait la région, elle avec ses toiles, moi avec mes clichés. Les expositions de ses tableaux dans des salons dédiés l'avaient truffée de prix, de ventes et de récompenses, et bien que prometteuse, elle avait aussi senti que cette vie n’était pas la nôtre, que l’espoir d’un mieux se trouvait ailleurs, que nous vivions définitivement à l’étroit. Un coup de talon dans le fond et on était partis pour s’offrir une grande goulée d’air pur. Toujours plus à l'ouest, mon amour.

 

Ç'a été un vrai coup de foudre. La petite bourgade portuaire était foutraque, ça sentait le déclin à chaque coin de rue, des commerces à l'abandon, de la déglingue dans les façades, mais il s'en dégageait une forte odeur de poésie. Due peut-être aux couleurs des murs : du coloré qui donnait aux quartiers les moins appétissants non pas l'impression d'un cache-misère, mais l'idée que l'embellie n'allait pas se révéler dans le paraître. Une ville qui avait connu son heure de gloire, ses épreuves aussi, mais qui n'avait pas dit son dernier mot. Une ville rock'n'roll, à n'en pas douter. Et les habitants, c'était pareil.

 

C'est en parcourant le coin, après une exposition sur un marché d'art qui nous avait rempli les poches de quelques billets à claquer (dans le respect farouche de notre règle d'or : ne pas être les plus riches du cimetière), qu'on avait découvert la ville aux trois ports. On s'était dit qu'on irait bien manger du crabe dans une cantine du quai.

 

Le bouge était cocasse, la déco surtout. Avec son comptoir en mélaminé orange et sa tapisserie à losanges verts sur tout un mur, à losanges marron sur tout un autre, et du vieux rose sur tout le reste, le bistrot semblait droit sorti des années 50, voire moins. Sans parler de la brocante que constituaient les meubles et les bibelots, le piano droit et la machine à coudre SINGER, la tête de biche et les carafes ARCOPAL, les chaises en formica et le coin des mouflets, des caisses remplies de vieilles MAJORETTE invalides. Outre les tables de la terrasse qui n'étaient pas moins que des bureaux d'écoliers en blouses grises et culottes courtes déchirées au cul, tu passais les portes vitrées cintrées pas plus jeunes que ma grand-mère, et tu te retrouvais précisément chez elle.

 

Après, la cantine, c'était la cerise sur le cabillaud.

 

A défaut de crabe, Elisa s'est enfilé des bouchées de maquereaux marinés à la fraise et au gingembre, j'ai opté pour un risotto à la rhubarbe, avec chou et asperges sautées. On s'est achevé la panse avec quinze kilos de pain perdu aux fruits rouges. C'est là qu'on a cherché, quand la digestion nous a amenés à arpenter les quais, une raison valable de pas venir poser notre bazar dans ce bled qu'avait l'air d'avoir toutes les qualités du monde.

 

L'idéal, tu vois, ça serait une petite boutique dans une de ces rues qui descend au port. Tu conçois la chose, poupée ? Des murs tapissées de tableaux, à compétition égale, des éclairages un peu partout, faut pas chicaner la dépense on aurait l'air mesquin, du bordel à droite à gauche, on est des artistes après tout, une petite mélodie jazzy qui fait la sourdine, tranquille, et l'odeur de la térébenthine le soir au fond de l'atelier...

 

Épatant ! Mais sans le bordel, si tu permets.

 

Comme tu veux, c'est toi la pro. Bonjour monsieur, bonjour madame, je fais le vendeur, tu vois, faites sonner la clochette en finissant d'entrer, braves gens, et venez célébrer les derniers chefs d'œuvre de la Michèle Ange des temps modernes, la Modigli Annette aux yeux de velours, non content de vous faire briller les vôtres, ses tableaux seront votre plus bel investissement, croyez-moi monsieur madame, vous ne regretterez pas votre obtention. Alors, je vous en mets pour combien ?

 

Tu me fais rêver mon chéri, mais ça serait peut-être plus judicieux que je continue de les vendre moi-même, mes toiles.

 

T'as pas confiance ?

 

Si, j'ai confiance, mais j'ai des doutes. Question art, dans la vente, c'est comme en funambulisme : un abus d'effets et c'est la chute.

 

Je tape dans l'excès, c'est ça ?

 

Oui, c'est un peu ton problème. Ceci dit, une petite galerie comme tu la décris, c'est certain que ça serait l'extase. Mais j'ai bien peur que le rêve soit illusoire.

 

Alors partons du principe que ça n'est pas un rêve, mais un projet. Hissons les voiles mon amour, et mettons le foc à dreuz ! Barre à bâbord toute, ventre-dieu ! Il n'est pas dit qu'on n'arrivera pas au port !

 

C'est ainsi que nos pas nous menèrent droit devant la vitrine d'une vieille boutique en bois peint, bleu comme l'azur par vent de force 2. « À vendre », c'était marqué dessus. Avec Elisa, on s'est regardés avec nos sourcils qui rebiquaient et nos yeux brillants. « À acheter », on pouvait lire dedans.

 

On n'avait pas une thune d'avance, pas un gramme de patrimoine, on avait juste un container chacun, rempli ras la gueule d'aplomb, de foi et de confiance en nous. Ça pesait plus lourd que n'importe quel compte en banque.

 

Chacun sait que l'argent ne gouverne rien, la richesse n'affecte que les pauvres qui entretiennent les riches. Nous, on vivait déjà à l'ouest, les pompes à dix centimètres du sol, avec juste un idéal à portée de main, celui que l'inaccessible est déjà là.

 

Après avoir fait une proposition d'achat, comme ça, à l'arrache, et qui plus est signée en deux exemplaires sur un coin de comptoir, entre deux verres de pif, avec engagement à l'appui, tamponnée presque, il nous a fallu expliquer notre idéologie à la banquière (qui n'y a vu que du feu).

 

On se retrouvait ainsi, sans un dollar dans les poches et avec aucune certitude de se les garnir, propriétaires d'un filon avec logement de quatre étages, dans le centre d'une ville portuaire qu'on ignorait, à dix mille bornes de nos repères, mais avec pioches, tamis et jerrycan, et mille kilos de pépites d'or dans les mirettes.

© Franz Alias