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Nos soirées XXI

 

Ce qui fait que la soirée s'est prolongée jusque tard dans la nuit. L'impression générale, dans l'épaisseur de la fumée et l'atrophie des conversations, évoquait l'achèvement de la fête, bien que personne ne semblait se décider à l'admettre. Fred dormait à moitié sur Rosa, une main sur son sein. Le poids de certaines têtes optait pour faire pencher le monde. Des pieds nus lourds, des jambes mélangées, dans une sorte de sursaut vital, tentaient une ultime danse sur une forte musique approximative. Charlotte et Cloé, allongées sur le dos à même le sol, se fendaient encore d'un rire énorme sans vraiment savoir pourquoi. Silvio, bouffi d'alcool, pleurait sur l'épaule de Bruce qui prenait cet épanchement comme le sien. Mélody lorgnait sur l'interminable baiser que s'échangeaient Aude et Natacha. L'endroit entier débordait d'excès, de fatigue, de bouteilles, d'amitié, de sueur, d'amour, de cendriers et d'espoir. Moi, et mes yeux flous, nous regardions venir par la fenêtre le jour naissant.

 


Photomaton

 

Le plus délicat était de se trouver prêt au bon moment. Il lui arrivait à chaque fois de ne penser à s'ajuster qu'une fois la pièce insérée dans la machine. L'intervalle de temps offert entre la dernière touche enfoncée et le premier flash était toujours trop court. Et il en résultait tantôt une mine ahurie, tantôt une grimace, des yeux fermés, au mieux un manque de grâce. Le rire, ou l'irritation, n'était jamais très loin. Il s'agissait certes d'un autoportrait à moindre frais, un selfie mécanique, justement, l'idée même de savoir qu'il n'y avait personne derrière l'objectif photographique lui permettait de ne pas jouer un rôle, d'être soi-même. Mais peut-être qu'elle se trouvait précisément là, l'impression de ne jamais vraiment se reconnaître. Ce miroir qui voyait les choses à l'envers. Cette réalité indéniable qui n'était pas la sienne.

 

 


Ateliers d'artiste

 

Il avait tellement insisté que j'avais fini par accepter de poser pour lui. Lorsqu'Alice le sut, elle me mit en garde. Elle-même l'avait déjà fait et ne s'en était pas vraiment remise.
Dans le capharnaüm de son atelier, il trouva un vieux tabouret sur lequel il me pria de m'asseoir, nue, de préférence. Je n'en étais pas à mon coup d'essai, tous les peintres pour lesquels j'avais posé exigeaient la même chose. Je m'exécutais tandis qu'il installait sur son chevalet une grande toile vierge. Il me demanda de lui tourner le dos, de placer ma main comme cela, de laisser pendre l'autre, défaire mes cheveux et les rassembler sur l'épaule gauche, de ne plus bouger. Quand il eut fini son affaire, moins de cinq minutes plus tard, je lui demandais si je pouvais voir son travail. Il accepta sans rien exprimer.
Alice, quand elle avait posé pour lui trois heures durant, et après qu'elle avait demandé à voir son portrait, elle éclata de rire. Rien dans sa peinture ne la représentait : il avait peint une petite maison à la campagne. Il me semblait que je m'en sortais mieux.

 


Série Nu


Les fonds noirs

 

Dessin d'une ligne à l'encre blanche sur fond noir.

 


Portraits

 

Dessin d'une ligne à l'encre blanche augmentée à l'acrylique noir & blanc, sur fond noir.

 


Au bistrot

 

Mises au second plan parfois, invisibilisées souvent, tant de fois écrasées par la supériorité déclarée des hommes. Réduites au rôle de meuble, de faire-valoir, utilitaires ou décoratives, tantôt salies, au mieux ignorées, brisées aussi.

Autour d'elles, ils se sont pressés, rassemblés, une cuisse glissée dessous. Supports de leurs jeux, ils les ont tachées sans retenue.

Comprenons donc leur silence lourd, leur teint de marbre, et pour tous ces outrages qu'elles auront subi, laissons un instant glisser nos caresses tendres sur le corps lisse de ces belles, et fières, tables de bistrot.

 


Les Coquelicots (vendues)

 

Ces coquelicots, ce sont ces choses rouges qui débarquent dans l'intimité féminine et qui valent tant de désagréments, de dépréciations, d'humiliations aux femmes, sans parler des souffrances qu'elles peuvent engendrer. L'impureté, ou la souillure, se trouve bien dans l'infériorité intellectuelle de l'homme qui, depuis au moins deux millénaires, rabaisse sa semblable à cause d'un phénomène aussi courant que naturel, histoire de lui mettre là, ou ailleurs, la démonstration de son arrogance et de sa domination, comme un argument indiscutable. Le con, si je puis dire.

Alors ici, les Coquelicots, on les aperçoit, discrètement, et ça n'est pas sale. On les voit car ils existent. On les voit parce qu'ils sont naturels, normaux, évidents et non problématiques.