Poésie

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De tes couleurs jaillit mon corps

de mes contours ton désaccord

et de tes petits-gris l'esquisse

 

Je m'accroche au chevalet

je prends des teintes à tes godets

je prends la pose

je prends des coups qui m'ankylosent

et des nuances qui me bleuissent

 

Peins-moi des formes

fais-moi l'armure

fais-moi conforme

peins-moi l'épure

fais-moi ton argument

peins-moi comme tu l'entends

 

Je ne t'appartiens pas

je ne t'appartiens pas

 

J'ai beau le concevoir j'ai beau

être le fruit de ton tableau

et faire les frais de tes caprices

 

Je ne t'appartiens pas

 

Ta palette peut y passer

tes pots tes tubes j'y suis sujet

ta pantomime

c'est à tes souhaits que tu t'escrimes

mais c'est l'ouvrage que tu décimes

 

J'ai beau le concevoir j'ai beau

être le fruit de ton tableau

et faire les frais de tes caprices

ça n'est pas moi que l'on verra

les faux regards seront pour toi

 

Peins-moi des formes

fais-moi l'armure

fais-moi conforme

peins-moi l'épure

fais-moi ton argument

peins-moi viens je t'attends

 

Je ne t'appartiens pas

je ne t'appartiens pas

 

J'en suis fort aise.

©Lucian Freud,Portrait nu (6).
©Lucian Freud,Portrait nu (6).

©Franz Alias


©Vilhelm Hammershøi (Autoportrait de l'artiste et de sa femme)
©Vilhelm Hammershøi (Autoportrait de l'artiste et de sa femme)

Un tissu qu'on déchire

un caillot dans le coeur

la chute d'un empire

l'air qui manque au plongeur

c'est à n'y rien comprendre

 

Tourner cent fois la scène

chercher dans la boisson

est-ce que ça vaut la peine

tourner quand on est rond

c'est à n'y rien comprendre

 

Un brouillard au couteau

un bateau qui chavire

et les points cardinaux

ont quitté le navire

c'est à n'y rien comprendre

 

Un tissu qu'on déchire

un caillot dans le coeur

comment puis-je mieux dire

toi par là Moi ailleurs

c'est à n'y rien comprendre.

 

©Franz Alias


©Francis Bacon, Autoportrait, 1969
©Francis Bacon, Autoportrait, 1969.

 

 

Retiens la date

profite de cet instant

remplis tes poches de ce chagrin

pour quand tu traîneras ta patte

tu pourras

toujours te dire

que le pire

il était ce jour-là

 

Alors c’est tout ?

quelques poignées de larmes

une ivresse épuisée

un roulis court dans la cadence

et déjà tout est sec

tout est bien consumé

la douleur a perdu son charme

 

Demain sans doute

tu trouveras de quoi

mettre en scène ta souffrance

tu trouveras

un détail oublié

un souvenir qui se balance

et tu pourras pleurer

 

Demain

dans quelques heures

tu feras l’inventaire

tu sais bien que tu peux

mieux faire.

 

©Franz Alias



Elle est arrivée dans la soirée

vingt heure trente ou quinze

mais peu importe

jeté les escarpins

sur la moquette

 

j'attendais depuis trois heures

j'avais fouillé partout

fumé

la chambre

elle était non-fumeurs

pas elle

 

elle a fermé la porte

comme si de rien

j'ai pas ouvert ma gueule

monté le transistor

fait table rase

fait de la place

 

ne sois pas si

ne sois pas si

 

elle est arrivée à point nommé

vingt ans trente ou quinze

mais peu importe

j'étais déjà trop loin

sous la moquette

 

j'attendais depuis ce temps

j'avais fouillé partout

trouvé

la chambre

elle était toujours libre

pas elle

 

il faut que tu t'en sortes

comme si de rien

il faudra bien qu'elle rentre

que je brûle son corps

que je l'embrase

que je l'embrasse

 

ne sois pas si

 

ne sois pas si.

©Edvard Munch, Rosa Meissner à l’hôtel Rohn, Warnemünde, 1907, Munch-museet, Oslo.
©Edvard Munch, Rosa Meissner à l’hôtel Rohn, Warnemünde, 1907.

©Franz Alias


©Eugène Delacroix, le lit défait.
©Eugène Delacroix, le lit défait.

J'ai fait valser les draps

j'ai fait

le tour de la question autour du lit

j'ai fait

comme si

mes mains

n'avaient pas vu le mur

 

remis de l'ordre

tapé le traversin

tiré la couverture à soi

si tu crois la couverture

que tu vas t'en tirer comme ça

si tu crois ça mon vieux

 

allez dors

c'est ici que ça se passe

c'est ici que ça se passe

 

 

j'ai fait comme on fait croire

j'ai fait

et j'ai défait J'ai fait ce que j'ai pu

j'ai fait

comme si

je ne

savais pas la mesure

 

revu l'envers

estimé l'à rebours

fermé les yeux

si seulement les yeux

vous pouviez la fermer un peu

tu te verrais mon vieux

 

allez dors

c'est ici que ça se passe

c'est ici que ça se passe

 

On n'oublie pas

on s'acclimate.

 


©Franz Alias


Seul dans les toilettes des mâles

j’avais des poches sous les yeux

les traits tirés et le teint pâle

les mains sur le lavabo sale

je crachais dans le siphon creux

une symphonie gutturale

 

Je suis retourné dans la salle

le barman avait l’air furieux

afin d’échapper à ses râles

on a troqué pour deux cents balles

l’épais brouillard du bar fumeux

pour celui de la capitale

 

Quand la nuit fraîche a sur les berges

mis son tapis de givre

quand les étoiles sont des cierges

dieu qu’il est bon de vivre

les mains dans l’eau froide on s’asperge

pour peu que l’on soit ivre

 

Je suis allé chanter victoire

au milieu du pont suspendu

– pourquoi l’eau est-elle si noire

– c’est la Scène et non pas la Loire

debout sur le bollard ventru

et bavant m’as-tu répondu

 

Alors il s’est mis à pleuvoir

on a gueulé tant qu’on a pu

en injuriant cet arrosoir

tu ne m’as pas dit au-revoir

au bord tu m’as dit – Oh j’ai chu

et je ne t’ai plus jamais vu

 

Quand la nuit fraîche a sur les berges

mis son tapis de givre

quand les étoiles sont des cierges

quand on veut les poursuivre

dans l’eau glacée le corps s’immerge

pour peu que l’on soit ivre

©Flore Betty
©Flore Betty

©Franz Alias


©Jean Carzou, La Voie ferrée, 1964.
©Jean Carzou, La Voie ferrée, 1964.

Au bar de nuit du Terminus

la serveuse avait des chéries

et quand venait un nouveau gus

les poivrots levaient leur demi

demandaient qu'il soit mieux rempli

et gueulaient en choeur « un de plus ! »


Moi j'entendais partir les trains

comme on entend partir les trains

quand on est là devant sa tasse

en attendant qu'un truc se passe

mais au Terminus c'est en vain

qu'on attend qu'un train vous ramasse

 

Si je suis en avance

vous êtes en retard

si vous avez la chance

de croiser mon regard

j'aurai la convenance

de vous laisser m'avoir

 


Au bar de nuit du Terminus

les poivrots chantaient la romance

c'était pas du stradivarius

c'était pour réchauffer l'ambiance

montrer que la désespérance

l'est moins quand elle est en chorus

 

Moi je regardais le comptoir

je regardais l'homme au comptoir

je n'ai pas terminé ma tasse

moi j'ai bousculé ma carcasse

comme on voudrait parfois savoir

de quel poids on se débarrasse

 

Si je suis en retard

vous êtes en partance

si j'en ai le cafard

c'est que je sais d'avance

qu'il est toujours trop tard

que rien ne recommence

 

Monsieur c'est pour vous que je viens

tous les soirs ici dans ce bar

c'est pour vous voir me voir enfin

quand je suis trop... Quand il est tard

vous qui restez près du comptoir

qui jamais ne... Qui jamais rien...

 

Mais au Terminus c'est en vain

qu'on attend qu'un train vous ramasse

il est parti encor plus loin

il m'a laissée devant ma tasse

il est parti prendre le train

et moi, ben moi... J'ai bu la tasse.

©Franz Alias


Les lendemains qui brillent

l'éveil de l'eau qui dort

les rochers qui vacillent

sous la poussée

c'est le dernier espoir

des chercheurs d'or

combien de kilomètres

combien de route encore

pour l'inviter un soir

à passer la fenêtre

 

C'est pour demain

peut-être

 

Tenir jusqu'à l'aurore

passer la forteresse

t'offrir comme un trésor

de la rosée

c'est pour te faire éclore

c'est ma promesse

semer semer encore

demain toujours remettre

graver dans ton écorce

mes paramètres

 

C'est pour demain

peut-être.

©Vincent van Gogh, Le semeur (d'après Millet), janvier 1890.
©Vincent van Gogh, Le semeur (d'après Millet), 1890.

©Franz Alias


Gare à la métamorphose

je ne suis pas certain

de maîtriser grand-chose

c'est à portée de main

je veux l'extase que tu proposes

 

Ma dose, et j'ai ma part de l'ange

et j'ai ma part de l'ange

Rends-moi ce qu'on m'a pris

rends-moi mieux ce que je suis

 

Gare à la contre-expertise

il n'est pas conseillé

de fouiller mes valises

peu à peu je perds pied

je sens que je me déshumanise

 

Ma dose, et j'ai ma part de l'ange

et j'ai ma part de l'ange

Rends-moi tout ce mépris

rends-moi mieux ce que je fuis

 

©Toulouse-Lautrec, Dans le lit le baiser.
©Toulouse-Lautrec, Dans le lit le baiser.

Ma dose, ma dose qui te ressemble

quand tu me caresses

je change d'espèce

et nos âmes se rassemblent

un feu de détresse

une lueur dans l'ombre

une fleur sous les décombres

oh... je nous laisse

à nos ivresses...


©Franz Alias


Embrasse Emma

embrasse-la de ta part

fais ce que je ne ferai pas

dis-moi si elle s'amuse

dis-moi comment fait-elle

dis-moi qu'elle ne pense plus à moi

 

Pose un peu ta main sur sa joue

ton bras autour de son épaule

tous les jours surtout dis-toi bien

que le malheur des uns

que le malheur des uns

 

Embrasse Emma

autant que j'aurais pu le faire

si j'avais su

donne-moi sinon la permission

de vous écrire de temps en temps

bons baisers de Ronda

ici le temps ça va

 

Prends soin de ses silences

prends tout ce qu'elle te donne

mais si jamais ta main

ton oreille sur son ventre

ne m'en dis rien

ne m'en dis rien.

©Marc Forel.
©Marc Forel.

©Franz Alias


Après toi

le manche et la cognée

et le déluge

après toi

où trouver le refuge

je n'en ai pas la moindre idée

 

 

Après toi

c'est l'être ce néant

c'est la vie antérieure

un trou béant

un leurre

après toi

je pleure

 

 

Après quoi

accrocher la cordée

à quelle branche

d'après toi

la vie est-elle étanche

je n'en ai pas la moindre idée

 

 

Après toi

c'est garder l'adhérence

c'est un compte à rebours

une évidence

toujours

après toi

je cours.


©Franz Alias


©JD Fahey.
©JD Fahey.

On a attelé la voiture

mis l'avoine dans le réservoir

puisque nous n'avons plus d'allure

nous prendrons le mors dès ce soir

Il était trois heures du matin

trois heures c'est tard mais peu importe

du moment qu'on a fait le plein

on peut toujours claquer la porte

 

Et même si tout est morose

un bol d'air ça n'est pas grand-chose


 

Il fallait quitter à tout prix

cette grisaille parisienne

se défaire de notre apathie

qui devenait trop quotidienne

il nous fallait une échappée

pour voir si l'âme était atteinte

pour voir sur la plage mouillée

si nos pas laissaient une empreinte

 

Et même si tout est morose

un bol d'air ça n'est pas grand-chose

 

On a mis les bouts vers l'ouest

passé Evreux Nationale treize

à Lisieux tu as mis ta veste

à Deauville j'ai pris la falaise

Là on s'en est mis plein la tronche

en ouvrant les bras et la bouche

de l'iode a savonné nos bronches

et les embruns ont fait la douche

 

Et même si tout est morose

un bol d'air ça n'est pas grand-chose

 

On s'est dit faut qu'on accumule

et tel le sable au fond des poches

on a mis du vent sous les pulls

et l'horizon dans la caboche

Il nous a fallu la journée

pour nous vidanger les poumons

après bien sûr on est rentrés

il faut bien se faire une raison

 

Et même si tout est morose

un bol d'air ça n'est pas grand-chose

un bol d'air ça n'est pas grand-chose

 

un peu plus que l'on ne suppose.

 

©Franz Alias


Chacun ses valises

chacun sa part

de mirages et de camisoles

quand on prend la route on sait

ce qu'on nous donne

et ce qu'on vole

tu prends le symbole

pour un départ

tu prends l'appel pour un envol

l'espérance c'est comme une main sur ton épaule

 

Nous irons vers l'ouest

et en chemin

nous saurons bien lâcher du lest

quand on prend la route on voit

ce qu'on parcourt

et ce qui reste

De l'or à la pelle

et de nos mains

nous forcerons la citadelle

décrocher la lune est une question d'échelle

 

Si nous la parcourons la route

avec l'espoir de voir l'Eldorado

nous n'irons pas bien loin

si tu viens partager ma route

avec toi je suis sûr l'Eldorado

de le tenir dans la main

 

Si pour passer des murs

on doit briser des murs

je ferai ce qu'il faut

l'Eldorado

 

S'il faut toujours se battre

et bien j'irai me battre

alors j'aurai ta peau

l'Eldorado

 

Viens rouler ta bille

viens avec moi

allons user nos espadrilles

quand on prend la route à deux

c'est le bonheur

qu'on déshabille

Ouvre-moi la grille

j'ai fait mon choix

je ne veux plus ce qui scintille

le trésor c'est l'or qui brille dans tes pupilles

 

S'il faut toujours se battre

et bien j'irai me battre

alors j'aurai ta peau

l'Eldorado.

©Hugo Fioravanti.
©Hugo Fioravanti.

©Franz Alias


Oh si tu savais mon ange

par quels états je passe

quand tu dors

si tu voyais

celui qui t'accompagne

n'est pas fort

il m'aurait plu

ton aide

et le temps passe et passe encore

ce temps perdu

toi le vois-tu mon ange

il m'aurait plus que tu me pousses

qu'à cette atonie la secousse

et cette vie de tous les jours

mon ange

eut-elle été moins triste

dans une vie d'artiste

mais tu ne me veux pas mon ange

cette toile une amante

ce pinceau un amour

ces liens vers qui tu ne sais qui se tissent

tandis que les jours raccourcissent

et dont tu ne vois pas l'issue

mais ce temps qu'il te semble à perdre

n'est pas le mien

ou ne l'est plus.

©Salvador Dalí, La Persistance de la mémoire, 1931.
©Salvador Dalí, La Persistance de la mémoire, 1931.

 

©Franz Alias