Franz suit son étoile /// 4

Décembre

Photographie © François Christophe

 

 

  Suite au facétieux démembrement de la Confrérie de la Négation [1], c'est auréolé d'une sainte jubilation expiatoire (pas moins) que je décidai de suivre, quelques soirs plus tard, cette fameuse étoile, brillante comme pas deux dans le ciel non encore floconneux de notre chère cité royale, et qui m'était tombée dans l'oeil tandis que je m'échappais de la cathédrale.

  Je m'imaginais d'avance entreprendre une nouvelle aventure, j'ignorais qu'elle le serait autant.

  Il s'avère que l'étoile était en effet particulièrement lumineuse, et non contente de sembler seule, elle paraissait me dire « viens mon enfant, suis-moi, je suis ta destinée. » Tel que, vous dis-je.

 

  Avez-vous déjà tenté de suivre une étoile en pleine ville ? Ça n'est pas un exercice aisé, je vous l'assure. Il y a toujours un lampadaire, une bifurcation, un immeuble planté là qui s'amuse à vous mettre des bâtons dans les genoux. Peu importe, me disais-je, la vie est une majorette : plus souple le bâton, plus haut les genoux.

 

  Le nez en l'air et l'air de rien, éclairé par les illuminations de la municipalité, je descendis la rue Saint-Honoré, et me trouvai en haut des marches de l'escalier Papin (Denis, pas Jean-Pierre) – le père de la machine à vapeur et non celui de la machine à sueur, pardi.

 

  Je m'apprêtais à dévaler les cent vingt et une marches de cet escalier monumental quand j'entendis de violentes invectives à hauteur de la rampe du bas. Ça s'enguirlande drôlement, me dis-je, ça veut dire que Noël approche. Et ni une ni deux, je me trouvai en face de trois joyeux lurons qui avaient eu l'air de confondre la fête de la Nativité avec celle d'un quelconque carnaval. L'un portait une coiffe surmontée d'une plume de paon, une longue tunique à paillettes rouge-sang et des babouches en guise de pompes. Les deux autres n'étaient pas mieux lotis.

 

  – Puisque je vous énonce qu'il nous faut obliquer à main droite, triple croquefedouille !

  – A gauche, coquebert !

  – Nenni, bande de maltaillés, pointons en face.

 

  Oh ben, pensais-je, en voilà de la belle gronderie.

 

  Je laissai là ces trois énergumènes égarés et poursuivis ma quête de l'étoile en espérant ne pas avoir à rebrousser chemin, l'âme et les rotules toujours plus enclines à la descente. C'est enfin parvenu sur les pavés de la place Louis XII, habillée de tintinnabulantes mélodies colorées, que je me rendis compte du changement de trajectoire de l'astre céleste. Il avait désormais l'air de me tourner le dos. Non mais là, c'est le foirail, la bimbeloterie, le souk ! Comment voulez-vous arriver à quelque chose si tout part à vau-l'eau ? J'ai un rapport à rendre, moi, et pas la nuit pour fôlatrer ! (je me permets de vous transposer ici du mieux que je peux l'expression de mon dépit, en vérité il n'était fort point tant prout-prout).

 

  La suite, je n'ose vous la conter. Il se pourrait bien que vous ne me crussiez point. Mais après tout, si vous avez pu avaler une gargouille, rien ne vous empêche de gober un âne [2]. Car il s'agissait bien de cet animal, tout anachronique qu'il fut, qui claudiquait nonchalamment dans ma direction. En pleine ville. Comme ça. Allons-y. J'aurais, tout comme vous, pu m'en satisfaire, à condition qu'il fût le seul, mais la brave bête, non contente d'être là, ouvrait la marche à une autre. Un boeuf, oui madame, aux pas desquels cadençaient deux moutons. Ben voyons. Une belle procession.

  En somme, la rigolade s'organisait.

 

  Les quatre vivipares pédestres ne semblèrent, en revanche, pas le moins étonnés de me croiser sur leur chemin. Autant vous le dire franco : ils m'ignorèrent ouvertement et me dépassèrent sans même un signe de tête, un semblant de salut, un regard. Ils me lançaient à la face, et sans prendre la peine de l'exprimer, un mépris qui me plaçait dans la position de l'intrus. Un comble.

 

  Et qu'auriez-vous fait à ma place ?

 

  Rien. C'est cela. Après tout, comment m'en vouloir d'ignorer certains usages, coutumes, ou habitudes nocturnes d'une ville dont je n'étais pas issu ? Aurions-nous la prétention de tout savoir ? Pour sûr que non. Certaines nuits, à l'approche de Noël, parmi les clochettes et les sapins décoratifs, des animaux se promènent dans Blois. Voilà tout. Nous aurions pu en faire tout un plat, à la limite, s'il s'était agi de dindes. Là non.

 

  Et mon étoile, dans tout ça ? Je levai la tête et la retrouvai bien campée sur ses rayons, tout là-haut, l'air arrogant et fière d'elle-même. J'aurais pu lui tourner le dos, lâcher l'affaire et m'en retourner chez moi, mais c'eut été avoir déjà trop fait, trop avancer, pour entamer une marche arrière ou envisager une déroute. Je ne pouvais sciemment pas vous laisser là, avec un âne, un boeuf, deux moutons, et trois guignolos multicolores sur les bras. Il vous aurait été légitime que vous m'en eussiez voulu.

  C'est ce que je me disais, plus ou moins, tandis que je grimpais un autre escalier, celui de la rue Saint-Martin, un bien douloureux, celui-ci aussi.

 

  Un type au pas de course me dépassa dans la montée. Il était vêtu d'un gilet en peau de mouton et tenait à la main une canne de berger.

 

  – Ouais c'est ça, salut, lui dis-je.

 

  Parvenu au faîte de l'escalier (et de mon récit), repu, fourbu, et les genoux au menton, je tombai sur mes trois larrons toujours en foire. L'objet de leur discorde, cette fois-ci, consistait à qui porterait ceci, qui porterait cela. Ils s'échangeaient mutuellement trois petites boîtes serties de brillantine et semblaient ne pas trouver de solutions à leur problème.

 

  – L'encens, c'est toi qui l'offres, vieux mouflard !

  – Mais non, tayon décrépi, on a dit que moi, c'était l'or !

  – Cessez vos dardilles, bande de foirards, on tire à la courte avoine.

 

  Je m'approchai du trio improbable et leur demandai s'ils n'avaient pas vu une étoile. Ils cessèrent brusquement leur enfantillage et me toisèrent de bas en haut.

  – Ventre-Dieu, dit l'un, que n'êtes-vous point en train de siéger ailleurs ?!

  – De quoi ?

  – D'une seconde à l'autre va-t-elle mettre bas, mordiable ! s'énerva l'autre.

  – Hâtez-vous, malcréant, vous allez tout faire foirer !

 

  Ils m'invitèrent à traverser la place illuminée au pas de charge, bifurquer en bout de course, prendre la rocade et poursuivre jusqu'à la rue Chambourdin. Allez comprendre.

  Arrivés à destination, les trois compères me laissèrent en plan et me montrèrent la porte que je devais franchir. Un panneau « Crèche de La Luciole » était placardé dessus. Voilà-t'y pas que mon étoile se transformait en luciole ! De mieux en mieux.

 

  Vous transcrirais-je ma surprise en constatant qu'à l'intérieur, au milieu de la ménagerie croisée plus tôt, alanguie sur des coussins, le ventre gonflé comme un oeuf, la femme qui me regardait avec des yeux de loutre à la dérive n'était autre que la mienne ?!

  – Kestufoulà, mamour ? lui dis-je tout penaud.

  – Où t'étais encore passé, mon coeur ? Ça fait deux mille ans que je serre les cuisses ! Assieds-toi là et prends ma main : ça pousse, ça pousse.

 

  Je pris place parmi les coussins, hagard comme qui pourrait l'être en de telles circonstances, et tins tendrement la main de ma femme qui poussait, poussait. Si je vous dis qu'à cet instant crucial, j'entendais chanter les anges, me croiriez-vous ?

 

  Le type qui m'avait dépassé dans la montée de l'escalier s'accrochait à sa canne de berger, un genou à terre, et souriait à fendre l'âme. Il tentait de m'expliquer que 2012 allait être une mauvaise année (disons qu'il m'expliquait tandis que je tentais de comprendre), et que la venue d'un enfant prodige ne serait pas superflue.

 

  – Certes, lui répondis-je tandis que je comptais les centimètres qui séparaient mes pieds du sol, il est dit que la fin du monde approche... mais êtes-vous vraiment certain de la chose ? Et quand bien même, j'ai le sentiment que vous placez ici la barre un peu haut, n'est-il ?

  – Ne ramenez pas tout à vous, Joseph, l'enfant qui est sur le point de naître est la réponse que nous attendons tous...

  – Je m'appelle pas Joseph.
  – Messie.

  – Mais non.

  – Ah, excusez, dit-il, un vieux réflexe...

 

  Mon Dieu, m'exprimai-je intérieurement, tout ceci est grande folie. Mais peu importe après tout, ne sommes-nous pas en plein dans la magie de Noël ? Les lumières étincellent dans le ciel de la planète, les mains s'ouvrent et les coeurs aussi, les âmes prennent du volume, les yeux brillent, les dons se partagent, et ma femme m'offre le plus beau cadeau du monde...

  Je sortis brutalement de ma léthargie perplexe : un cri venait de déchirer le silence. Il est né le divin enfant, me dis-je. Les anges se raclèrent la gorge et entamèrent des harmoniques. Les trois loustics enturbannés déboulèrent et se mirent à genoux devant l'auditoire que nous formions. Ils sortirent dans un même élan les trois petites boîtes et nous les tendirent. C'est tout de même très protocolaire, pensai-je. C'est alors que ma femme posa le fruit de ses entrailles dans une mangeoire [3] qui trainait là et se mit à sourire aux anges. L'assemblée toute entière l'imita. Du coup, j'en fis de même. Et de fait, nos coeurs réciproques débordèrent d'amour. Ane, boeuf, et moutons compris. Le voilà le vrai miracle, pensai-je.

 

  Vous dire si le voeu du berger s'est exaucé ? Je ne saurais vous le prétendre aujourd'hui. Je savais qu'une étape était franchie, que l'avenir était forcément radieux, et que, quoi qu'il en soit,

 

la nativité et son éternel recommencement était et resterait le seul espoir que pouvait attendre l'humanité d'elle-même

 

(qu'elle soit blésoise ou non).

 

  Quant à l'encens, la myrrhe et l'or, et vous dire ce que j'en ai fait, vous le saurez...

  ... mais au prochain épisode, bien sûr.

 

 

© Franz Alias

Illustration © François Christophe

 

 


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