➤ Oh valdingues [extrait 5]

p.131 

 

 


 

  Il m’a fallu dix ans pour retrouver la table. Quand je me suis assis, le type à côté de moi avait une tête qui ne me disait rien. On s’est regardés quelques secondes et puis je me suis levé. La vache, j'ai pensé, j’en tiens une bonne.

 Parce que l’espace d’un instant, je m’étais demandé s’il était nouveau dans le groupe, mais je voyais vraiment pas de quel instrument il était bien capable de jouer. A part peut-être de la flûte traversière. Mais ça collait pas.

  En levant le nez, j’ai aperçu à quelques mètres une main qui s’agitait. En concentrant mon regard dans le tunnel jusqu’à elle, j’ai pas mis plus d’une heure à la reconnaître. Elle appartenait à Krista. J’en aurais mis la mienne à couper.
  La distance que j’ai dû accomplir pour l’atteindre a été un vrai parcours du combattant, avec tout un tas de chaises à enjamber, et des bancs aussi, beaucoup de bancs avec des gens dessus qui faisaient qu’en rajouter. J’ai soupiré comme un bœuf quand Krista m’a fait asseoir à côté d’elle.
  − Ben t’étais où ?
  J’ai pris une frite dans la barquette en plastique qui se trouvait pile dans le prolongement de mon regard, et je l’ai mangée. Elle était froide. Mais ça, je m’en suis pas aperçu tout de suite.
  − M’en parle pas, j’ai répondu, un vrai cauchemar, y’a des mé­chants partout.
  Elle a passé un bras autour de mon épaule, mais sans décroiser ses jambes, Krista elle sait faire des trucs comme ça.
  − Alors ? Comment t’as trouvé, ça t’a plu ?
  − Hein ?
  − Le concert, tu as aimé ?
  J’ai regardé vers la scène, c’était pas dur, elle était en face de moi. Et là j’ai bien vu qu’il n’y avait plus personne dessus. Je me suis tourné vers elle, vers Krista je veux dire, faut être précis.
  − Tu sais quoi ? T’étais magnifique. Et tu sais quoi ? T’étais magnifique… Ça je l’ai déjà dit non ? Ben c’est la vérité… T’étais magnifique… Je t’aime comme un dingue, tu le sais ça ma poupée ? Comme un dingue, et c’est pas peu dire… Un jour il faudra que je te le dise d’ailleurs, parce que c’est pas bien de pas dire les trucs qu’on pense, surtout quand c’est des trucs aussi forts et que t’es pas le seul impliqué dans ce truc. Hein ?
  Elle s’est mise à rire, sans blague, ça m’a scié.
  − Oh toi, t’as pas sucé que des glaçons.
  − Non, non… Je regrette, j’ai sucé personne, et pourtant la Ma­chinette, et bien… Elle est où d’abord, la Machinette, parce qu’elle m’a fait un sale coup, si tu savais… Heureusement que je t’aime, parce que c’était moins une… Tu savais que c’était une vraie nymphomane, la Machinette ?… Heureusement que je t’aime, ça tu l’as dit, bon dieu.
  − Hou là là, mais qu’est-ce que tu racontes ?
  − Je dis méfie-toi de tout le monde, on nous veut du mal, t’as pas idée. Les gens ils sont pas comme nous, ils ont pas d’âme et ça c’est terrible, monstrueux même. C’est ça qui fait que toi et moi on n’est pas comme eux. Un truc de dingue. T’as pas soif ?
  − Non. Et toi non plus, d’ailleurs. Je vais t’installer dans le mi­nibus et tu vas te reposer un peu, d’accord ? On va bientôt faire notre deuxième passage et après on rentre à la maison, tu m’as compris ?
  − Tu parles vachement vite dis donc.
  − Ok. Viens, je t’emmène.
  − Ah d’accord.
 Et en chemin, toujours il faut qu’on chemine, je me suis mis à chanter un truc un peu débile. Ça faisait :
 
Viens je t’emmène
A Janeiro
Y’a des sirènes
Et des escargots
 
  Je me suis même dit que j’étais mûr pour écrire des chansons. Sans rire.

 

 ©Franz Alias

 

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