➤ Oh valdingues [extrait 2]

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  Je suis resté sans voix, pour dire les choses avec emphase. C'était un peu comme une paire de gifles reçue par un manchot. Avec l'élan en plus. C'était à ne plus se servir d'un stylo. A ne plus sortir un son. Sous peine de passer pour le dernier des charlatans.

  On s'était installés dans son salon. Dans l'exotisme ambiant. Elle avat saisi sa guitare et entamé des harmonies. Je m'étais servi un verre. Sa voix avait pris le parti de suivre les notes que lâchaient ses doigts. Et j'ai bien vu le moment où ma main n'arriverait jamais à porter le verre à mes lèvres. Puis elle s'est mise à nous fredonner des mots. Et là. Merde. Comment dire. La vache. Ouais, c'était à ne plus se servir d'un stylo. Cette fille m'avait fait comprendre que mes phrases valaient la peine d'avoir été écrites, et elle m'envoyait, elle, avec les siennes, un souffle d'une incroyable pureté, un vent dans le dos. A vous faire enfin envisager la quête. A vous tenir l'âme du bout des lèvres. Le poids de la plume, la profondeur de l'air. Vous saisissez ?

  J'ai versé les plus belles larmes jamais osées sur la planète.

  Et j'ai vidé mon verre.

  Et je m'en suis servi un autre. Et j'ai encore libéré de l'humide. Du bien coulant. J'avais encore jamais vécu un truc pareil. Il faut dire Krista, elle ne manquait pas de ressources. Je m'en faisais à peine la constatation, et c'est sans doute aussi pour cette raison que ça m'a fichu la claque du siècle. Une question d'humilité probablement. Une confiance qu'on te donne alors que t'as même pas encore pris la peine de quitter tes godasses. Du souffle dans tes poumons compressés. De la graisse pour l'étau. Comment dire, cette fille te prend entier dans ses bras, elle te soulève, et tu t'étonnes d'avoir les pieds qui moulinent dans le vide ? Le plus beau, c'est que tu sais pas pourquoi tout ça. Tu sais juste que ça va pas durer. Forcément. Elle va vite se rendre compte que tu vaux pas un clou, justement. Qu'il n'y a pas d'aventures circulations sur les voies à sens unique. Et que le soleil finit toujours par se coucher.

  Elle a posé sa guitare contre un bord de la table et s'est agenouillée devant moi. Elle m'a pris le visage dans ses menues mains magiques et me l'a essuyé, me caressant les joues des pouces, un doux sourire aux coins des lèvres. Et qu'est-ce qu'elle a dit à l'imbécile heureux qui ne savait plus quoi faire de son utilité ? Elle a dit : « Merci... »

 

  On est restés comme ça un bon moment. Son menton posé sur mon épaule, le mien dans ses cheveux, et nos bras qui serraient l'autre, qui serraient l'autre,... dans le salon silencieux d'un petit pavillon de banlieue encerclé par la multitude, rescapé des figures géométriques et des toitures semblables, dans le soleil levant d'un jour qui dicte, ses lumières aux fenêtres, ses cafetières qui ronflent, ses portières de voiture, ses insomnies lucides et ses devoirs de résultats, ses tristes espérances et ses remises au lendemain, ses rêves immobiles, ses larmes sèches, ses bras à bout de bras..., les nôtres qui serraient l'autre, qui serraient l'autre.

 

 

© Franz Alias

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Commentaires : 2
  • #1

    Mathilde (jeudi, 24 avril 2014 15:33)

    Waowwwwwww !
    Je suis sans voix, c'est très cinématographique, je visualisais tout, lentement apparaissaient le décor, les visages, les larmes, bravo Franz !

  • #2

    Franz Alias (vendredi, 25 avril 2014 12:31)

    Merci m'dame. Z'êtes bien aimable.